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Caroline DAHYOT : un cœur à corps

folio #1 / MA&D

Imago mundi

La villa Verveine, c’est comme un jeu de miroirs : des images qui se démultiplient, un monde-kaléidoscope qui désoriente. Y pénétrer, c’est accepter de devenir à son tour une figure de ce singulier théâtre. Tous les supports (murs, plafonds, planchers, meubles, objets) ont été colonisés par l’image. Il n’y a pas de hors champ, pas de cadre pour circonscrire l’œuvre. C’est un monde intérieur : un cocon, un nid, un foyer, un ventre, un espace où la lumière du dehors, comme dans l’art du vitrail, ne prend vie qu’au dedans.

Des ex-votos

Quand on lui demande quelles sortes d’histoires elle raconte avec ses images, Caroline répond : « c’est pas des histoires que je raconte, c’est des projections ». Que veut-elle dire exactement ? D’abord qu’il ne s’agit pas d’un univers de fiction mais d’un travail autobiographique, même s’il n’interdit pas le rêve et le merveilleux. Ensuite que son propos n’est pas la narration (passé et anecdotes semblent peu l’intéresser) mais la restitution-retranscription de visions (elle évoque des hallucinations dans une interview accordée à Roberta Trapani en 2021). Enfin qu’une projection, c’est aussi un projet. Une manière de peindre l’avenir : pas seulement pour l’entrevoir (divination et lames de Tarot) mais pour l’infléchir (poupées propitiatoires). Quand d’autres allument des cierges dans les églises, Caroline Dahyot fabrique des ex-votos. Il ne s’agit pas de piété mais de magie active. Elle le dit. Elle dit même que cela n’a pas toujours fonctionné.

Seul l’amour sauve

« Je ne cherche pas la perfection, juste l’expression », écrit-elle aussi sous une de ses figures. L’expression, c’est la justesse du premier jet porté par ce qu’on pourrait appeler la sincérité. La figure n’est pas là pas faire joli mais pour dire une urgence, sans fioritures, sans maquillage. C’est l’expression brute de l’amour : je veux aimer et être aimée.
Le message est d’une simplicité biblique : seul l’amour sauve. Seul l’amour peut conjurer le mauvais sort et garantir bonheur et protection à celui qui regarde avec son cœur, c’est-à-dire avec son âme. Les images fonctionnent comme des amulettes. Et la pensée magique qu’elles révèlent est toute orientée vers un seul but : la protection des êtres aimés et la promesse d’un bonheur simple.

Sages comme des images

Pourtant, même si Caroline Dahyot fait de sa vie son unique sujet, son unique objet – ses enfants, ses amoureux, ses malheurs et ses bonheurs – elle se livre paradoxalement assez peu. Les images prolifèrent, mais dans une scénographie qui met en avant l’image d’un monde sage. « Ulysse, Marie et moi sommes sages », écrit-elle : sages comme des images. Et c’est exact. La prolifération de la figure peut déstabiliser l’œil mais ne choque pas la morale.

Un cœur à corps

Si l’amour occupe le devant de la scène, le sexe y demeure marginal. Lorsque la question est évoquée, on a l’impression que la représentation se cantonne au cliché : un homme qui palpe les seins d’une femme et cette femme, seulement vêtue d’un justaucorps rouge et de bottes noires, qui chevauche la jambe de l’homme et entreprend son entrejambe. Des lèvres-langues se cherchent sans forcément se trouver. On comprend que le sujet principal n’est pas là.

Plus probants, car ce sont des figures récurrentes : des cœurs qui s’offrent comme des fruits. De quel désir sont-ils le nom ? À l’origine, explique Caroline Dahyot, il y avait un fort désir de maternité. Ces cœurs-là sont des symboles de vie : des ventres-cœurs où la vie fabrique la vie. Des cœurs de mère.

« N’ayez pas peur »

L’artiste crée pour conjurer une absence, pour peupler le vide. Mais pas seulement. Le projet de la villa Verveine est total. La saturation de l’espace qui le caractérise est une démarche qu’on retrouve chez d’autres créateurs-créatrices d’art brut ou d’art singulier : saturer l’espace pour conjurer le hasard, comme si le vide renvoyait à l’incertitude, source de toutes les angoisses.

Musée Art et Déchirure Sotteville-lès-Rouen

En investissant tout l’espace, on épuise tous les possibles. C’est une manière de se préserver du doute, de la polysémie et du vertige de l’interprétation du monde. On ne parle pas du doute qui fonde la liberté de penser, mais de celui qui inhibe, qui paralyse toute entreprise. Dans ce sens, le processus créatif fonctionne comme un acte de foi : créer pour ne plus craindre. C’est en somme une transposition en art et en acte du cœur du message chrétien : « N’ayez pas peur ». Ce qui veut dire : « cessez de douter », « croyez en vous », « créez ».
« Quand je dessine, je doute pas, explique Caroline, même si je trouve que je suis pas forte, je m’en fous, en fait je fais ».

Par Jean-François Guillou


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